Extrait : "Le précédent gouvernement a, on le sait, supprimé la formation des enseignants. Le Président de la République souhaite aujourd’hui la rétablir. C’est une urgence absolue.
Mais une urgence qui doit être pensée, réfléchie et dont la résolution devra, paradoxalement, s’élaborer dans la durée. Car il ne s’agit pas de revenir au statu quo ante, avec quelques aménagements de façade ici ou là.
Tirons plutôt parti de l’erreur tragique qui a été faite pour, en la réparant, se poser la seule question qui vaille dans cette affaire: qu’attendons-nous de nos enseignants, de notre école?
Les enseignants ne sont pas systématiquement «contre»
Commençons par tordre le cou à un mythe persistant, bien ancré dans l’esprit de nos concitoyens et qui cache obstinément le cœur du problème: il n’est pas vrai que les enseignants refusent systématiquement les réformes qu’on leur propose («impose» serait plus juste mais, après tout, ils sont au service de l’Etat).
Bien au contraire, ils les mettent en œuvre, parfois dans des conditions absurdes, ils tentent de se les approprier, de leur donner sens dans la réalité de leur métier; ils cherchent, enfin, l’impossible cohérence.
Les réformes ne manquent pas. Elles dessinent une feuille de route surréaliste aux multiples embranchements et dont la pensée de fond, si elle existe, échappe complètement. Les enseignants aujourd’hui avancent à l’aveugle, plongés dans la sombre réalité d’une école malade que personne, malgré les serments et les lamentations, ne songe sérieusement à guérir.
L’exemple du socle commun de connaissances
Un exemple peut illustrer à lui seul les contradictions qui habitent presque systématiquement toute exigence nouvelle imposée aux équipes pédagogiques. Le socle commun de connaissances et de compétences a été mis en place par la loi d’orientation de 2005. On pourra consulter la page du site ministériel qui en résume les grandes lignes, et télécharger [format PDF] l’ensemble du livret censé suivre chaque élève tout au long de sa scolarité obligatoire.
L’on verra que chaque compétence (elles sont au nombre de sept) est divisée en domaines, eux-mêmes divisés en items. Le socle commun est aussi exhaustif. Pourquoi pas? Au moins ne le taxera-t-on pas d’être l’insidieux outil d’une éducation au rabais.
Il couvre l’ensemble de l’individu-élève: ses compétences intellectuelles, physiques, sociales et sa culture dite humaniste. De cela, on pourrait discuter. Mais la préoccupation première se situe ailleurs.
Pour investir ce dispositif avec tout le sérieux qu’il requiert dans la mesure où il pourrait devenir, justement, cette feuille de route tant attendue, deux choses se révèlent indispensables: un véritable temps réservé à la concertation des enseignants, puisque la validation des différentes compétences se fait de manière transversale entre les disciplines; une véritable révolution dans le mode d’évaluation des élèves.
Et ce sont sur ces deux aspects que surgissent les contradictions, c’est là que se manifeste l’inachèvement inhérent à toute réforme de l’éducation nationale. Le temps de concertation, pourtant essentiel, n’est toujours pas reconnu comme partie intégrante du métier.
Lui donner toute sa place exige de repenser en profondeur l’emploi du temps des enseignants, aujourd’hui établi de manière complètement atomisée, au lieu d’être conçu collectivement en fonction des équipes. Comme si les professeurs d’un établissement ne travaillaient pas ensemble mais se retrouvaient par hasard pour exercer le même métier dans un même lieu.
Comment rendre l’enseignant schizophrène
Pour ce qui est de l’évaluation des élèves, la mise en place du socle et du livret qui l’accompagne rend tout simplement l’enseignant schizophrène. On lui demande d’un côté d’estimer l’acquisition de compétences et de connaissances, autrement dit d’abandonner la notation chiffrée, jugée à juste titre comme une pure sanction trop souvent dévalorisante, pour adopter un mode nouveau d’évaluation qui consiste à trancher entre trois possibilités, permettant ainsi à l’élève de savoir précisément où il en est: compétence acquise, en cours d’acquisition ou non acquise.
De l’autre, tout le système, la validation des examens comme les décisions d’orientation, repose sur la note. Qu’il faille en finir avec le culte destructeur de la note, c’est une évidence. De cela, il faudra d’ailleurs convaincre non seulement les enseignants, mais aussi, et peut-être surtout, les élèves eux-mêmes et leur famille.
Le socle commun de connaissances et de compétences peut, dans cette perspective, devenir un outil essentiel, mais à condition que l’on accepte de refonder l’ensemble d’un système d’évaluation qui, aujourd’hui, ne mesure pas tant la progression des élèves qu’il ne sanctionne éternellement leurs faiblesses.
Cette révolution-là ne se fera pas du jour au lendemain, mais elle doit être mise en œuvre avec détermination et est, surtout, indispensable pour permettre à la majorité des élèves (pas seulement les plus en difficulté) de retrouver confiance dans l’école et, à travers elle, en eux-mêmes.
(Re)trouver la confiance
La confiance, justement, est le maître mot. Confiance des élèves, confiance des enseignants, confiance de la société dans son école. C’est avec cette idée en ligne de mire que l’on doit aujourd’hui repenser intégralement la formation: elle déterminera la façon dont la société perçoit ses enseignants, et la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes. Autrement dit, elle déterminera ce que la société attend de ses enseignants; elle doit être au cœur d’un nouveau pacte éducatif.
On nous parle beaucoup d’autorité, laquelle serait perdue. On la cherche, sans la trouver. Sans doute parce qu’on oublie de se demander ce qu’on met véritablement derrière ce terme, souvent utilisé par facilité pour résumer tous les problèmes de l’école aujourd’hui.
La question est importante, elle n’est pas simple. Prononcer le mot magique ne suffit pas pour y répondre.
Rétablir l’autorité intellectuelle
Je crois qu’il faut, avant toute chose, rétablir l’autorité intellectuelle des enseignants. Elle est la seule qui vaille au fond, et elle est celle dont on les a définitivement privés, contrairement aux apparences de la mastérisation, en suggérant, à travers la suppression de la formation, que le métier n’a pas besoin de s’apprendre, en suggérant, à travers la suppression des postes qui a entrainé dans son sillage une multiplication exponentielle de personnels non titulaires, voire d’étudiants, dans les équipes, que n’importe qui peut exercer ce métier au pied levé.
La crédibilité des enseignants, déjà bien entamée, aura du mal à se remettre, mais c’est vers son rétablissement qu’il faut aller. Le champ d’action est vaste; l’école est une machine immense et exceptionnellement disparate. Quelques pistes, néanmoins, peuvent être envisagées."
Suite
Mais une urgence qui doit être pensée, réfléchie et dont la résolution devra, paradoxalement, s’élaborer dans la durée. Car il ne s’agit pas de revenir au statu quo ante, avec quelques aménagements de façade ici ou là.
Tirons plutôt parti de l’erreur tragique qui a été faite pour, en la réparant, se poser la seule question qui vaille dans cette affaire: qu’attendons-nous de nos enseignants, de notre école?
Les enseignants ne sont pas systématiquement «contre»
Commençons par tordre le cou à un mythe persistant, bien ancré dans l’esprit de nos concitoyens et qui cache obstinément le cœur du problème: il n’est pas vrai que les enseignants refusent systématiquement les réformes qu’on leur propose («impose» serait plus juste mais, après tout, ils sont au service de l’Etat).
Bien au contraire, ils les mettent en œuvre, parfois dans des conditions absurdes, ils tentent de se les approprier, de leur donner sens dans la réalité de leur métier; ils cherchent, enfin, l’impossible cohérence.
Les réformes ne manquent pas. Elles dessinent une feuille de route surréaliste aux multiples embranchements et dont la pensée de fond, si elle existe, échappe complètement. Les enseignants aujourd’hui avancent à l’aveugle, plongés dans la sombre réalité d’une école malade que personne, malgré les serments et les lamentations, ne songe sérieusement à guérir.
L’exemple du socle commun de connaissances
Un exemple peut illustrer à lui seul les contradictions qui habitent presque systématiquement toute exigence nouvelle imposée aux équipes pédagogiques. Le socle commun de connaissances et de compétences a été mis en place par la loi d’orientation de 2005. On pourra consulter la page du site ministériel qui en résume les grandes lignes, et télécharger [format PDF] l’ensemble du livret censé suivre chaque élève tout au long de sa scolarité obligatoire.
L’on verra que chaque compétence (elles sont au nombre de sept) est divisée en domaines, eux-mêmes divisés en items. Le socle commun est aussi exhaustif. Pourquoi pas? Au moins ne le taxera-t-on pas d’être l’insidieux outil d’une éducation au rabais.
Il couvre l’ensemble de l’individu-élève: ses compétences intellectuelles, physiques, sociales et sa culture dite humaniste. De cela, on pourrait discuter. Mais la préoccupation première se situe ailleurs.
Pour investir ce dispositif avec tout le sérieux qu’il requiert dans la mesure où il pourrait devenir, justement, cette feuille de route tant attendue, deux choses se révèlent indispensables: un véritable temps réservé à la concertation des enseignants, puisque la validation des différentes compétences se fait de manière transversale entre les disciplines; une véritable révolution dans le mode d’évaluation des élèves.
Et ce sont sur ces deux aspects que surgissent les contradictions, c’est là que se manifeste l’inachèvement inhérent à toute réforme de l’éducation nationale. Le temps de concertation, pourtant essentiel, n’est toujours pas reconnu comme partie intégrante du métier.
Lui donner toute sa place exige de repenser en profondeur l’emploi du temps des enseignants, aujourd’hui établi de manière complètement atomisée, au lieu d’être conçu collectivement en fonction des équipes. Comme si les professeurs d’un établissement ne travaillaient pas ensemble mais se retrouvaient par hasard pour exercer le même métier dans un même lieu.
Comment rendre l’enseignant schizophrène
Pour ce qui est de l’évaluation des élèves, la mise en place du socle et du livret qui l’accompagne rend tout simplement l’enseignant schizophrène. On lui demande d’un côté d’estimer l’acquisition de compétences et de connaissances, autrement dit d’abandonner la notation chiffrée, jugée à juste titre comme une pure sanction trop souvent dévalorisante, pour adopter un mode nouveau d’évaluation qui consiste à trancher entre trois possibilités, permettant ainsi à l’élève de savoir précisément où il en est: compétence acquise, en cours d’acquisition ou non acquise.
De l’autre, tout le système, la validation des examens comme les décisions d’orientation, repose sur la note. Qu’il faille en finir avec le culte destructeur de la note, c’est une évidence. De cela, il faudra d’ailleurs convaincre non seulement les enseignants, mais aussi, et peut-être surtout, les élèves eux-mêmes et leur famille.
Le socle commun de connaissances et de compétences peut, dans cette perspective, devenir un outil essentiel, mais à condition que l’on accepte de refonder l’ensemble d’un système d’évaluation qui, aujourd’hui, ne mesure pas tant la progression des élèves qu’il ne sanctionne éternellement leurs faiblesses.
Cette révolution-là ne se fera pas du jour au lendemain, mais elle doit être mise en œuvre avec détermination et est, surtout, indispensable pour permettre à la majorité des élèves (pas seulement les plus en difficulté) de retrouver confiance dans l’école et, à travers elle, en eux-mêmes.
(Re)trouver la confiance
La confiance, justement, est le maître mot. Confiance des élèves, confiance des enseignants, confiance de la société dans son école. C’est avec cette idée en ligne de mire que l’on doit aujourd’hui repenser intégralement la formation: elle déterminera la façon dont la société perçoit ses enseignants, et la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes. Autrement dit, elle déterminera ce que la société attend de ses enseignants; elle doit être au cœur d’un nouveau pacte éducatif.
On nous parle beaucoup d’autorité, laquelle serait perdue. On la cherche, sans la trouver. Sans doute parce qu’on oublie de se demander ce qu’on met véritablement derrière ce terme, souvent utilisé par facilité pour résumer tous les problèmes de l’école aujourd’hui.
La question est importante, elle n’est pas simple. Prononcer le mot magique ne suffit pas pour y répondre.
Rétablir l’autorité intellectuelle
Je crois qu’il faut, avant toute chose, rétablir l’autorité intellectuelle des enseignants. Elle est la seule qui vaille au fond, et elle est celle dont on les a définitivement privés, contrairement aux apparences de la mastérisation, en suggérant, à travers la suppression de la formation, que le métier n’a pas besoin de s’apprendre, en suggérant, à travers la suppression des postes qui a entrainé dans son sillage une multiplication exponentielle de personnels non titulaires, voire d’étudiants, dans les équipes, que n’importe qui peut exercer ce métier au pied levé.
La crédibilité des enseignants, déjà bien entamée, aura du mal à se remettre, mais c’est vers son rétablissement qu’il faut aller. Le champ d’action est vaste; l’école est une machine immense et exceptionnellement disparate. Quelques pistes, néanmoins, peuvent être envisagées."
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