A bonne école




Entretien

Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"





Professeur des écoles à Dunkerque, Jean-Roch Masson est ce qu'on peut appeler un enseignant innovant. Depuis plus de trois ans, il apprend à lire à des enfants de CP en utilisant Twitter. C'est pourquoi, A bonne école.net a choisi de l'interroger afin de savoir comment se passent concrètement ses apprentissages et les enseignements qu'il en tire. Entretien.



Jean-Roch Masson, professeur des écoles
Jean-Roch Masson, professeur des écoles

A bonne école.net : Vous rentrez du sommet WISE au Qatar. Qu'y avez-vous découvert qui vous a surpris, choqué, enchanté, etc. ?

Jean-Roch Masson : Effectivement j'ai eu la chance de vivre trois jours de conférences, d'ateliers, de débats autour de l'éducation, et notamment du travail en réseau. Ce qui m'a surpris le plus, c'est qu'il y avait peu d'enseignants encore en postes. J'ai l'habitude de me présenter en disant que "je suis un simple instit", et j'étais entouré de beaucoup de décideurs politiques, de chefs d'entreprises. Le milieu de l'entreprise était très présent. Idem pour les ONG. Et ce n'est pas habituel. Généralement dans les forums d'enseignants innovants, on rencontre beaucoup d'enseignants, beaucoup de projets, et là on a beaucoup parlé d'éducation, d'enseignement, mais on est sorti de notre petite bulle, la bulle de l'Education Nationale. Et ma foi ça ne fait pas de mal !

J'ai beaucoup apprécié le fait de pouvoir prendre du recul par rapport à nos problèmes franco-français. On se rend compte que, par exemple au niveau des nouvelles technologies, on est encore à se poser des questions que d'autres pays ne se posent plus. Par exemple la question "est-ce qu'il faut utiliser ces outils ?" ne se pose plus pour beaucoup de pays. Ils les utilisent. Alors on ne va pas forcément parler de retard mais je pense qu'il y a des changements de mentalité à faire à ce niveau-là.

Voilà. Sinon c'est aussi l'occasion de prendre des contacts, de prendre aussi beaucoup d'énergie par rapport à son métier. Je reviens avec mes élèves avec une autre vision. On a beaucoup dit là-bas l'importance d'être à l'écoute des élèves, de différencier leurs parcours. Pour ma part je suis tenu par mes programmes, mais je pense qu'il y a des marges qu'on peut prendre. J'ai rencontré aussi un chercheur qui m'a beaucoup questionné sur les façons d'apprendre au XXIème siècle. Donc je suis toujours en questionnement.

Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"

Votre participation vous a apporté un plus pour votre métier d'enseignant, des pistes à explorer, des sujets à voir ?

J.-R. M. : Effectivement, elle m'a apporté un grand plus au niveau de l'approche de mon métier. Soit j'enseigne et j'apporte du savoir, soit je part des besoins des enfants. C'est un questionnement, et bien entendu je n'ai pas attendu WISE pour me le poser. Mais c'est vrai que là-bas je me suis rendu compte que partout dans le monde on se posait les mêmes questions. Des réponses sont données à droite et à gauche, mais quelle réponse je vais apporter ?

D'où une envie de mettre en place des choses concrètes, à commencer par exemple par l'évaluation. Je pense que j'évalue mes élèves de façon archaïque. C'est vrai que je suis aussi dans un ensemble, l'école, qui utilise une évaluation d'une certaine manière. Et j'aimerais bien arriver à ce qu'on évalue peut-être moins, parce qu'on évalue beaucoup de choses dont on connaît déjà les résultats, et peut-être trouver des formes plus originales d'évaluation, beaucoup plus en fonction de projets ou d'actions en lien avec le réel, et non pas des choses complètement artificielles faites pour avoir des notes ou des points verts.

Donc effectivement des sujets sont à revoir, mais je pense que le jour où on aura fini de revoir nos sujets, faudra changer de métier.

Vous utilisez Twitter en classe depuis trois ans déjà. Comment cela vous est-il venu ?

J.-R. M. : Je suis enseignant en CP depuis douze ans maintenant, et j'utilisais des méthodes assez traditionnelles : on part de ce qu'on voit, on essaie de voir comment ça chante. On étudie un son par semaine, l'approche syllabique traditionnelle en fait. Et pourtant quelque chose qui me chagrinait. Les enfants qui avaient une bonne mémoire, une bonne attention visuelle, tout rentrait très bien avec eux après un bon entraînement, mais certains enfants étaient complètement dépassés par la mémorisation des sons, des graphèmes, des phonèmes, et donc il me manquait un côté "action". Il fallait mettre les élèves à l'ouvrage en se disant que pour apprendre à lire, il faut utiliser les lettres, et le meilleur moyen à mon avis c'est vraiment l'écriture.


Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"

Alors j'ai bien testé des petites productions d'écrits, de la création de poèmes, etc., pendant les premières années, mais le jour où j'ai découvert Twitter en tant qu'adulte je me suis dit "ça, c'est pour mes CP !" Twitter c'est court : 140 caractères. Donc tout le monde peut arriver à faire une petite phrase. On est aussi dans une situation de communication, que je trouvais pertinente au niveau de la production. On écrit pour communiquer, pour être lu éventuellement par le monde entier. Et donc au début je n'ai pas osé me mettre sur Twitter directement parce que déjà ça parlait anglais à l'époque, en 2007. C'était aussi réservé à des geeks, des gens très technophiles. Et donc pour moi les enfants n'avaient rien à faire là-dessus. J'ai donc créé un mini-Twitter sur notre site d'école, programmé par mes soins, où chaque classe avait un compte et pouvait écrire des petites phrases sur ce qu'elle vivait. L'ennui c'est que je n'avais pas prévu la communication, donc c'était vraiment une diffusion sur le site de l'école, point barre. Il manquait ce côté réactif, et ça n'a donc pas pris.

J'ai ensuite vu les expériences de Laurence Juin en Terminale S à La Rochelle, et Amandine Terrier qui avait utilisé Twitter dans le cadre d'une sortie scolaire avec ses élèves de CM dans le Jura, et je me suis dit que si elles, osent le faire, je m'y mets pour mes CPs.

Donc l'année suivante j'avais écrit mon projet avec pour objectif principal celui de faire écrire quotidiennement les élèves sur leur vie de classe, les actualités, leur quotidien. Je me suis fait inspecté très rapidement dans l'année : le 20 septembre ! L'inspecteur est tombé sur ce projet à l'écrit et m'a encouragé. Il m'a dit "vos objectifs sont intéressants, testez l'aventure et si ça fonctionne vous pourrez améliorer progressivement. Et si vous n'atteignez pas vos objectifs, laissez tomber". Le lendemain je présentais Twitter à mes élèves en leur demandant d'être les journalistes de notre quotidien, et très vite on a eu quelques abonnés, qui nous ont posé des questions, nous ont retweetés. Ensuite il y a eu la médiatisation, et maintenant on a la chance d'avoir 1800 abonnés, ce qui permet quand l'enfant produit un texte d'avoir une bonne réactivité.

Qu'est-ce que cela vous apporte au niveau des apprentissages ?

J.-R. M. : On a trois objectifs importants.
Le premier c'est vraiment l'objectif d'écriture, se dire que l'enfant agit au lieu d'être passif. Il est vraiment confronté : par exemple il veut écrire "bonjour", il va chercher comment on écrit le "on" dans "bon". Il va devoir aller voir les affichages de la classe, et à force de l'utiliser il va mémoriser et l'utiliser de façon naturelle.

Le deuxième, c'est le côté différenciation, l'individualisation. J'ai des enfants qui peuvent écrire des tweets déjà très évolués, et d'autres qui sont peut-être plus en difficulté mais qui vont pouvoir quand même aller chercher dans leur potentiel, leur capacité, pour faire ce qu'il peuvent. Je pars du principe qu'un enfant ne s'ennuie jamais, ce qui veut dire que si il sait en faire un peu il va vouloir en faire plus, et si il ne sait pas en faire du tout il va vouloir en faire un peu. Alors j'ai l'avantage d'avoir un outil qui est très motivant et qui permet d'entraîner tout le monde dans des démarches d'écriture adaptées à chacun. La motivation est forte grâce aux gens qui répondent, et aussi par le fait de l'utilisation de l'outil. Ils aiment bien utiliser l'ordinateur, et Twitter en lui-même est assez amusant pour des enfants de six ans parce qu'il y a les avatars et c'est réactif.

La troisième chose que m'apporte Twitter au niveau des apprentissages des enfants c'est une éducation aux médias, que je n'avais pas vraiment imaginée au départ et qui prend toute sa place en CP, avec des questionnements qui se mettent en place par rapport à la publication. En effet sur Twitter on apprend très vite que le monde entier peut nous lire, pas seulement les parents, et donc on fait attention à la politesse. Et moi en tant qu'enseignant j'arrive à faire respecter l'orthographe, ce qui n'est pas une chose facile à faire mais il faut respecter l'orthographe, qui est une norme sociale. Et puis on apprend tout ce qui est éducation à la sécurité, par rapport aux "rencontres" virtuelles, aux contacts qu'on analyse un par un. 

Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"

Très concrètement, une classe qui twitte, c'est quoi ? Comment vous organisez-vous ?

J.-R. M. : Très concrètement, ma classe a un compte commun sur Twitter (@classe_Masson). Le matin, généralement je fais classe de façon classique, et pendant ce temps-là j'ai des petits binômes, qui je détermine au jour le jour, qui préparent certains tweets habituels : le tweet du bonjour, où les enfants écrivent la date du jour et souhaitent la fête du jour (ex : "bonjour nous somme le 6 décembre. Bonne fête à tous les Nicolas").

Quand les enfants font un tweet il n'est pas question d'aller directement sur Twitter. J'ai aussi des objectifs d'écriture manuscrite, donc ils ont un petit cahier d'écrivain sur lequel ils vont dans un petit coin pendant que la classe continue à travailler avec moi. Les enfants produisent leurs tweets à deux. Et là il y a tout un travail, que je ne contrôle pas mais qui est très intéressant d'échange et d'aide mutuelle. Les enfants me montrent leur tweet, que je peux faire refaire s'il manque une information importante, puis le même binôme va sur ordinateur ou sur tablette pour taper le tweet sur un traitement de texte en ligne. Et enfin, quand le tweet est tapé, je le mets sur une liste en attente et dès qu'on a cinq minutes, ils l'envoient en faisant un copié-collé sur Tweetdeck, le logiciel qu'on utilise pour Twitter.

Sinon pour d'autres tweets, j'ai des mini-projets. Par exemple en ce moment on tweet sur les "petits bonheurs des enfants", et là toute la classe peut être ensemble sur son cahier d'écrivain, et donc ça tourne. Ils écrivent plusieurs petites phrases. Certains commencent à taper, et si il n'y a plus d'ordinateur disponible, les enfants font des activités en autonomie. Donc c'est vraiment une activité parallèle, je n'ai pas de "quart d'heure Twitter" comme je dis souvent. Par contre, ce que je fais pour motiver l'ensemble du groupe, c'est qu'on se rassemble au tapis, et sur tableau blanc interactif on lit notre timeline : nos abonnés qui nous posent des questions, ce qui se passe dans les autres classes auxquelles on est abonnés, etc.

Qui vous suit ? Y a-t-il une interaction avec vos followers ?

J.-R. M. : A l'origine c'était surtout des enseignants un peu curieux. Très vite il y a eu des journalistes. Et après il y a eu tout le monde. Etonnamment les parents n'ont pas été les premiers dans le lot. Pourtant c'est ceux qu'on visait pour raconter ce qui se passait dans la classe. 

Et très vite on a eu des questions. Ce qui est très bien c'est que beaucoup de gens jouent le jeu. Cela a beau être des adultes qui nous lisent, quand ils posent des questions aux enfants on sent qu'ils savent qu'il y a des enfants derrière. Alors c'est arrivé qu'on ait des mots un peu "inadaptés" pour les enfants, mais c'est aussi l'occasion d'éduquer. C'est un choix délibéré que j'ai fait d'avoir un compte ouvert. Je suis par contre toujours derrière et on a une charte d'utilisation dont la règle première est que "quand je vais sur Twitter je suis avec un adulte". 

Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"

Que vous apprend l'utilisation de Twitter de vos élèves ?

J.-R. M. : Twitter reste un outil parmi d'autres, donc je ne peux pas dire que Twitter relève des choses extraordinaires que je n'avais pas vu par ailleurs. Mais je vois quand même une chose très importante au niveau de la motivation. Je vois des enfants qui ont l'envie d'écrire. Jamais j'ai eu des enfants qui voulaient rester pendant les récrés pour écrire. Eh bien depuis trois ans j'en ai. Pas à toutes les récrés parce qu'il faut le temps que le projet se mette en place. Mais ça y est cela fait une semaine que mes élèves réclament de rester pendant la récré pour tweeter.

Cet outil motivant montre que l'enfant qui est dans un projet qui a du sens s'implique et fait des apprentissages presque naturellement. Pour ma part j'ai mon rôle d'enseigner, et j'apporte quand il y a un blocage, mais les élèves entre eux ont un rôle d'enseignant aussi. Et un enfant qui ne sait pas comment on écrit le "wa" par exemple, a souvent un copain qui le sait. Et je redécouvre, mais je le savais pertinemment, que l'enfant travaille mieux quand c'est sensé, et que l'apprentissage entre pairs n'est pas une légende.

Cela m'a aussi appris, et là j'étais étonné, que les enfants ne mettent pas des murs autour de l'école. J'ai des enfants qui se sont créés avec leurs parents des comptes Twitter et qui continuent à écrire à la maison, et cela a été ma plus grande satisfaction. L'apprentissage n'est plus réservé à l'école et on peut aussi apprendre chez soi.

Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"

Après trois ans d'utilisation, et avec un peu de recul, quel premier bilan faites-vous des nouvelles technologies à l'école ?

J.-R. M. : Je pense qu'on est vraiment sur des outils. Donc il ne faudrait pas partir dans un discours miraculeux en disant que les nouvelles technologies permettent tout et arrêtent les difficultés de tout le monde. Mais quand même c'est d'une grande aide. Au niveau de l'individualisation, l'ordinateur peut nous aider en adaptant les parcours de chacun, et là je parle pas forcément de Twitter. Au niveau de la communication qui est plus aisée entre les familles, les parents, car elle n'est pas toujours aisée. Et enfin, au niveau de la communication entre l'enfant et son savoir. Et les nouvelles technologies, notamment Internet, nous donnent un accès au savoir alors cela nous demande de mettre en place en classe une éducation sur qu'est-ce qu'on cherche, comment on cherche, où on trouve. Et pour cela je pense que le primaire ne suffit pas. Il faut continuer cet apprentissage plus tard.

Jean-Roch Masson : "J'ai des enfants qui veulent rester pendant les récrés pour tweeter"

Que conseilleriez-vous à des enseignants souhaitant se lancer sur Twitter avec leur classe ?

J.-R. M. : Le premier conseil que je donne toujours c'est de connaître l'outil d'un point de vue technique, pour savoir à quel moment on écrit en public et à quel autre on écrit en privé, pour savoir comment bloquer des gens, pour connaître l'esprit Twitter aussi, où on se prend au sérieux sans que ce soit trop sérieux non plus.

Le deuxième conseil, c'est d'avoir un objectif très précis. Un enseignant en maternelle ou en CM2 n'aura pas les mêmes objectifs. Cela me paraîtrait être une erreur de tweeter pour tweeter. Il faut donc toujours garder en tête qu'on n'est pas là pour former des twittos mais des enfants qui savent, des "savants" on va dire.

Enfin pensez-vous qu'il faille intégrer les nouvelles technologies à l'école ?

J.-R. M. : Il ne faut pas les intégrer par mode ou parce que ça fait bien. Il faut les intégrer en lien avec une formation des enseignants qui en veulent, qui les maitrisent, qui les utilisent. Ensuite il faut former les collègues pour que cela marche. Donc oui, il faut forcément intégrer de plus en plus car ces outils sont déjà rentrés dans les foyers.

On a appris pendant longtemps à lire et écrire sur des cahiers et dans des manuels. Là on apprend sur les ordinateurs et c'est juste une évolution. Il faut vraiment y aller doucement. Cela ne sert à rien d'avoir une classe complètement équipée car justement, avoir peu de matériel permet de changer un peu sa façon de faire en se disant que untel, untel et untel travaillent sur l'ordinateur, d'autres travaillent sur le tableau à craie, d'autres encore sur l'ardoise, etc. Tous les outils sont bons. L'outil informatique peut nous aider dans de nombreux cas, mais je pense que la priorité c'est quand même la pédagogie de l'enseignant et comment il va mettre en oeuvre ces technologies.

Pour lire le blog de Jean-Roch Masson : Elucubrations pédagogiques




Propos recueillis par Assmaâ Rakho-Mom

Lundi 10 Décembre 2012




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