A bonne école



Entretien

Nestor Romero : "Ce sont les événements tragiques dont sont victimes filles et garçons de plus en plus jeunes qui imposent la question de l'éducation"





Dans la campagne présidentielle en cours, le thème de l'éducation occupe une place prépondérante. On voit les candidats de tous bords multiplier les propositions, sans forcément expliquer la manière dont ils s'y prendraient pour les appliquer. Certaines propositions font la une, d'autres pas. Mais pour Nestor Romero, enseignant à la retraite, écrivain et chroniqueur, ce n'est pas tant l'éducation qui préoccupe les candidats que l'image qu'ils vont renvoyer d'eux-même. Avec lui, Buzzlim a choisi de revenir sur les propositions de candidats, leurs programmes et les réformes urgentes à apporter à l'Education nationale. Entretien.



Nestor Romero, ancien enseignant et chroniqueur pour Rue89
Nestor Romero, ancien enseignant et chroniqueur pour Rue89

Buzzlim.fr : Pourquoi selon vous l'éducation est au centre des préoccupations et des débats entre les candidats à la présidentielle ces derniers temps ?

Nestor Romero : Je ne suis pas sûr que l'éducation soit au centre des préoccupations des candidats. Ce qui préoccupe la plupart, c'est l'image qu'ils donnent d'eux aux électeurs et la recherche de la petite phrase qui fera mouche et les fera grimper dans les sondages. Nous sommes au cœur et au paroxysme de la société du spectacle. Dans ce contexte l'éducation permet de réaliser des coups (de théâtre) : 60 000 postes, aide individuelle aux élèves (UMP), programmes CLAIR puis ECLAIR, etc. Par ailleurs nul n'ignore que de nombreux établissements scolaires, et pas seulement dans les « zones », ne parviennent plus à jouer leur rôle de « pacification sociale » et que l'explosion menace à chaque instant. En réalité ce sont les événements tragiques dont sont acteurs et victimes des filles et des garçons de plus en plus jeunes qui imposent la question de l'éducation.

Nestor Romero : "Ce sont les événements tragiques dont sont victimes filles et garçons de plus en plus jeunes qui imposent la question de l'éducation"

Comment qualifieriez-vous, dans les grandes lignes, les programmes de chacun des partis/candidats ?

N. R. : Écartons immédiatement le programme de la droite au pouvoir et de la droite fasciste : je maintiens ce qualificatif appliqué au FN car je crois avoir montré sa pertinence dans une chronique de Rue89 intitulée « No pasaran !». Le projet de l'UMP consiste à transformer l'école en entreprise, une entreprise productrice de « ressources humaines » mises au service du fonctionnement économique dominant. Le projet du FN n'a pas à être commenté mais combattu.

Le projet du PS est remarquable par sa retenue, sa timidité. La raison en est la suivante, à mon sens : on ne peut poursuivre un objectif de justice sociale sans penser une profonde évolution des structures de l'école. Il n'est pas possible de combattre l'échec scolaire dans une école dont les structures ont été définies voici plus d'un siècle pour « dégager une élite ». Mais faire évoluer l'école c'est d' abord, tout le monde le sait, faire évoluer le métier d'enseignant. On ne lutte pas contre l'échec scolaire en perpétuant les 15 ou 18 h de cours hebdomadaires, les classes d'âge et le « je parle, tu écoutes ». Seulement de nombreux enseignants tiennent comme à la prunelle de leurs yeux à leur « emploi du temps ». Et ce sont des électeurs traditionnellement de gauche (de moins en moins), alors...

Le Front de Gauche éprouve les mêmes difficultés : comment réformer l'école sans toucher au statut des enseignants ? Le Parti Communiste, composante dominante du Front de Gauche, a toujours été hostile à toute réforme qui remettrait en question ce statut, comme il a toujours été hostile à l'arrêt du nucléaire pour les mêmes raisons : ne pas se « couper de la base ». D'où les ambiguïtés de Jean-Luc Mélenchon sur ces deux sujets.

Europe écologie Les Verts (EELV) est le seul parti qui a le courage de dire qu'il n'est plus possible de continuer à travailler aujourd'hui comme il y a un siècle et à faire des propositions constructives et cohérentes : «école fondamentale sans orientation (jusqu'à 16 ans), travail collectif des enseignants et formation à cet effet, autonomie (pédagogique !) des établissements dans le cadre d'un vaste service public de l'enfance et de l'éducation, pédagogie du projet et coopérative, rejet de la compétition au profit de la solidarité, ce qui implique un mode d'évaluation totalement « métamorphosé ».

Qu'avez-vous pensé de la proposition de François Hollande de recréer les 60 000 postes supprimés dans l'Education nationale ?

N. R. : Personne ne peut être contre mais la question est celle du « comment ». Il ne sert à rien de diminuer le nombre d'élèves par classe si l'on continue à pratiquer le même mode de vie dans la même vieille école : la verticalité impositive, le « je parle, tu écoutes ».

Qu'a apporté le quinquennat qui s'achève à l'Education nationale ?

N. R. : Le début de la construction d'une école de malheur pour toutes celles et tous ceux qui ne sont pas des  « héritiers ». Un article porte ce titre dans mon blog. Une école fondée sur ces escroqueries conceptuelles que sont les notions de « mérite », « d'égalité des chances », « d'ascenseur social », etc.

Nestor Romero : "Ce sont les événements tragiques dont sont victimes filles et garçons de plus en plus jeunes qui imposent la question de l'éducation"

S'il y avait une ou des réforme(s) urgentes à mettre en place pour l'éducation nationale, quelle(s) serai(en)t-elle(s) ?

N. R. : Il faudrait mettre en œuvre, progressivement, après un débat national approfondi, la réforme de la formation des enseignants. L'objectif étant la définition d'un nouveau métier dans lequel la dimension collective de l'intervention auprès des élèves serait prépondérante.
Il serait nécessaire en outre de prendre immédiatement la décision de promouvoir une réelle mixité sociale en se donnant comme objectif la suppression, à terme, des ghettos sociaux. Il ne peut en effet y avoir d'éducation émancipatrice sans mixité sociale et sans laïcité.

Le système éducatif français va-t-il mal ? Qu'en est-il à l'échelle européenne ?

N. R. : Très mal, il suffit d'être attentif à l'actualité la plus quotidienne pour s'en convaincre. Et ce n'est pas mieux en Europe si l'on excepte quelques pays nordiques (Finlande) qui ont su, depuis plus de vingt ans, mettre en œuvre des réformes qui en effet vont dans le sens de la solidarité plutôt que dans celui de la compétition.



Pour lire les chroniques de Nestor Romero : Restez assis les enfants


Assmaâ Rakho-Mom

Dimanche 22 Janvier 2012




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